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English

Jesse Jones

This or Any Boom Town

Isobel Harbison

Irish artist Jesse Jones soundtracks outdated utopias.

Jesse Jones, an Irish artist currently based in New York, turns cinematic tradition – its architecture and devices often familiar to the point of near-invisibility – into incongruous yet elegant pastiches of itself, reanimating as she goes the dead political manifestos buried deep in popular culture. Jones’ works are developed in conjunction with self-organised groups of people who have come together to discuss issues of social disharmony, and out of these workshops often come performances that provide the soundtracks underpinning the artist’s films.

Zarathustra (2008) is set in a condemned swimming pool on a 1960s social housing project in the Dublin suburb of Ballymun. The film is an example of how Jones’ ‘orchestral’ soundtracks work in tandem with high-resolution panning shots, a cinematic vocabulary to which the viewer is accustomed achieving here an optimum effect in the presentation of the peculiar or curious. Steering slowly through the defunct pool’s vacant periphery – outhouses, changing rooms, toilets and debris-filled storerooms – the film begins in silence. When the first notes of Richard Strauss’s Also sprach Zarathustra (1896) emerge, the viewer inevitably recalls the piece’s famous appearance on the soundtrack of Stanley Kubrick’s 1968 cult movie 2001: A Space Odyssey. As the music swells, the swimming pool hall comes into focus, and when the familiar drum strokes sound the orchestra is revealed – a marching band of uniformed adolescents arranged in the empty pool. Resonances of this soundtrack’s better-known antecedent tease out the dereliction of both the historical and the contemporary: just as the 1960s vision of a contemporary civilisation was not realised, so this swimming pool is now abandoned to a new wave of regeneration.

Jones uses her cinematic repertoire to sophisticated effect, her camera, scaling the surfaces of vacant buildings, giving a ghost’s eye view, leading the viewer through places saturated with socio-political history. In The Spectre and the Sphere, the artist weaves together strands of the Communist Manifesto through the music and architecture that it directly influenced. The piece begins with performer Lydia Kavina playing the Theremin, an electronic instrument invented by and named after Kavina’s great-uncle in 1919. On a red-curtained stage Kavina performs the socialist anthem The Internationale, the camera following the musician’s measured hand movements, which, like the gestures of a confident orator, bring the piece into being. Lenin was excited by the Theramin’s technological novelty, and he decreed that it should be made the official instrument for the rendering of The Internationale. But after the stock market collapse of 1929, mass-production of the instrument failed, and along with it Lenin’s idea; this historical resonance now lost, contemporary viewers of Jones’ film are likely to hear in the performance only something that sounds like an outdated sci-fi soundtrack. Following this scene is lavish footage shot in Vooruit, Ghent’s socialist castle, a meeting place and concert hall with an interior both richly ornamented and starkly utilitarian. Built around the time of Lenin’s discovery of the Theramin, Vooruit was constructed with a similar idealism and methodology, splicing together the relics of a cultural heritage (the ornate, the stately) and an altogether new way of living (the modernist). These shots are edited at a faster tempo, and accompanied by a workshop ‘whisper choir’ which, intermittently audible, murmurs the Communist Manifesto. As in Zarathustra, the lingering camerawork and echoing soundtrack of The Spectre reunite two historical trajectories, the intended and the actual – a haunting reminder of what was once hoped.

Jones has just completed Mahogany (2009). This new film, which will premier at this year’s Istanbul Biennial, is inspired by The Rise and Fall of the City of Mahagonny (1930), a satirical opera composed by Kurt Weill to a libretto by Bertolt Brecht. Jones’ cast is made up of artists and activists who came to discussion groups that the artist set up during a residency in Melbourne, and which later travelled with her into the Australian outback to film. The soundtrack, again performed by Lydia Kavina, features a Theremin performance of Weill’s O Moon of Alabama. ‘I was particularly interested in how the story of Mahogany was so relevant to contemporary global politics,’ Jones says. ‘The opera was intended as a warning of the excesses of Weimar Germany, and how this or any boom town might create a political vacuum upon its collapse. Mahogany feels like it predicts the rise of fascism in the 30s and it is a kind of Brechtian warning of how devastating the political horizon can be.’ However gloomy our own horizon might seem, at least Jones’ rare variety of riches glitters there too.

IMAGE CREDITS

Jesse Jones, Mahogany, 2009. Production still.

Français

Jesse Jones

Musique manifeste

Isobel Harbison

À la recherche des utopies d’autrefois : les étonnantes ballades cinématographiques de l’artiste irlandaise Jesse Jones.

Dans une série d’élégants pastiches frôlant parfois l’absurde, l’artiste irlandaise Jesse Jones se joue des traditions du septième art pour exhumer les résidus de manifestes politiques enfouis au cœur de la culture populaire. Ses films résultent souvent de collaborations avec des groupes de discussion réunis pour parler de problèmes sociaux ; de ces rencontres naissent des performances dont l’enregistrement forme la bande sonore si particulière des œuvres de Jones.

Zarathustra (2008) a été tourné à Ballymun, au nord de Dublin, dans la piscine condamnée d’un bloc HLM. L’artiste combine admirablement plans panoramiques et musique d’orchestre pour souligner certaines scènes inhabituelles. Le film commence en silence autour de la piscine désaffectée : cabines, vestiaires et toilettes abandonnés, placards remplis de débris défilent lentement. Tout à coup, les premières notes d'Ainsi parlait Zarathustra de Richard Strauss retentissent, hommage, peut-être, à la bande originale du film culte de Stanley Kubrick 2001 : L’odyssée de l’espace. La musique enfle en crescendo et la piscine est peu à peu dévoilée. Quand le son familier des tambours résonne, l’orchestre apparait : une fanfare d’adolescents en uniforme, entassés au fond du bassin. Les dissonances qui parsèment l’interprétation quelque peu chaotique de ce monument de la musique de film cristallisent la déréliction de deux utopies : la « civilisation » telle qu’on l’envisageait dans les années 60 n’est jamais vraiment arrivée, et la piscine, autrefois flambeau d’un idéal social et désormais promise à une autre vague de rénovation urbaine.

Jones utilise son répertoire filmique pour obtenir de subtils effets. La caméra se promène langoureusement le long de bâtiments chargés d’histoire, composant pour le spectateur des ballades mélancoliques. Dans The Spectre and the Sphere (2008), l’artiste mélange le Manifeste du Parti Communiste avec la musique et l’architecture qu’il a inspiré. L’œuvre ouvre sur Lydia Kavina en train de jouer du thérémine, un instrument électronique inventé par son grand oncle en 1919 (et qui encore aujourd’hui porte son nom). Debout sur une scène de théâtre, Kavina exécute L’Internationale avec des gestes puissants et mesurés comme ceux d’un charismatique orateur. Lénine était séduit par l’avancée technologique que représentait à l’époque le thérémine, il l’avait même décrété instrument officiel de L’Internationale. Mais suite à la crise de 1929, sa production industrielle s’est soldée par un échec, comme plus tard les promesses du communisme. Emblème d’une idéologie aujourd’hui disparue, la musique interprétée par Kavina ne ressemble plus qu’à la bande sonore un peu désuète d’un vieux film de science-fiction.

La scène suivante est une superbe prise de vue de l’intérieur, à la fois riche et austère, du château socialiste de Vooruit, à Gand. Conçu comme un lieu de rassemblement et une salle de concert (et construit quand Lénine découvre le thérémine), ce palais est un collage stylistique, mariant un héritage culturel féru de décoration chargée et un nouveau mode de vie plus spartiate tel qu’il était célébré par l’architecture moderniste. Le rythme des prises de vue s’accélère et un « chœur de murmures » entreprend de chuchoter le Manifeste du Parti Communiste. Comme dans Zarathustra, les mouvements de la caméra et la bande sonore d'accompagnement rassemblent et confrontent deux Histoires : ce qui aurait pu être et ce qui a été. Le film est un rappel obsédant des espoirs du passé.

Jones vient de terminer la réalisation de son nouveau film Mahogany (2009) qui sera projeté pour la première fois à la Biennale d’Istanbul. Il s'inspire de l’opéra Grandeur et décadence de la ville de Mahogany composé en 1930 par Kurt Weill sur un libretto de Bertolt Brecht. Tous les acteurs sont des artistes ou activistes que Jones a rencontrés lors de groupes de discussion organisés pendant une résidence à Melbourne, et qui l’ont ensuite suivie dans le désert australien pour le tournage. La musique, encore une fois jouée par Kavina, est une interprétation au thérémine du O Moon of Alabama de Weill. « Je me suis particulièrement intéressée aux possibles parallèles entre l’histoire de Mahogany et la situation politique contemporaine », explique l’artiste. « L’opéra est un avertissement contre les excès de la République de Weimar et le vide politique que peut laisser une ville champignon quand elle s’effondre. Il y aussi un côté annonciateur dans Mahogany. La pièce prédit l’imminente montée du fascisme en Allemagne, et met en scène un horizon politique désolant. » Notre propre horizon politique est aussi bien morose, mais la richesse des œuvres de Jones nous apporte quelques consolations.

IMAGE CREDITS

Jesse Jones, Mahogany, 2009. Production still.

 
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